Kavinsky sur scène

Vincent Belorgey s’est éteint le 28 juillet, à 50 ans, trois jours avant son anniversaire. Il laisse deux albums, un personnage inventé de toutes pièces, et un morceau que le monde entier connaît. On l’avait croisé pour la première fois en 2007, dans les arènes de Nîmes. On n’imaginait pas écrire ces lignes. Toutes nos pensées vont à sa famille et à ses proches.

Il y a des artistes qu’on écoute. Et il y en a qu’on conduit. Kavinsky était de la seconde catégorie — une musique faite pour les phares dans la nuit, les autoroutes vides et les néons qui défilent. C’était sa signature, sa mythologie, presque sa raison d’être. Vincent Belorgey a passé vingt ans à fabriquer la bande-son d’un film qui n’existait pas, jusqu’à ce que le cinéma vienne la lui emprunter pour de vrai. Il nous a quittés mardi 28 juillet, à Paris. Il aurait eu 51 ans le 31.


NÎMES, 26 JUIN 2007 : NOTRE PREMIÈRE FOIS


On se souvient précisément de la première fois qu’on l’a vu jouer. Les arènes de Nîmes, un soir de juin 2007, quelques milliers de personnes agglutinées dans la pierre romaine, et cette pyramide qui attendait dans le noir. Daft Punk s’apprêtait à jouer le concert qui allait entrer dans la légende. Avant eux, trois noms chauffaient la salle : SebastiAn, Cassius et Kavinsky.
Il mixait de dos, silhouette fine devant une foule qui ne savait pas encore tout à fait qui il était. Un an après ses premiers EP, il faisait déjà partie de la famille. Dix-neuf ans plus tard, on regarde cette photo autrement. Ce soir-là, sur la même affiche, il y avait Kavinsky et il y avait Philippe Zdar. Aucun des deux n’est là pour en parler aujourd’hui.

Kavinsky de dos aux platines dans les arènes de Nîmes vides, devant la scène de Daft Punk en 2007 ©TBTCmedia


LE ZOMBIE À LA TESTAROSSA


Ce que beaucoup ignorent, c’est que Kavinsky n’était pas seulement un nom de scène. C’était un personnage, avec une histoire, une chronologie, une mythologie complète que Vincent a construite pendant toute sa carrière.
Le récit tient en quelques lignes : en 1986, un jeune homme se tue au volant de sa Ferrari Testarossa. Vingt ans plus tard, il revient — zombie, peau bleue, yeux rouges — et se met à faire de la musique électronique. Chaque morceau raconte un morceau de cette histoire. « Nightcall, expliquait Vincent, c’est juste le zombie qui va chez sa copine et lui dit : je ne suis plus le même, il faut qu’on parle. »

C’est ce qui rendait sa musique si singulière : ce n’était pas de la nostalgie 80s pour la forme. C’était un univers cohérent, nourri de milliers de films avalés dans l’enfance, dont il disait avoir gardé les meilleurs morceaux pour les recoller ensemble.

Illustration du personnage de Kavinsky, visage bleu et œil rouge lumineux, univers de l'album OutRun


CE MORCEAU QUI TOURNAIT DANS GTA AVANT DE TOURNER PARTOUT


Avant Drive, avant les Jeux olympiques, il y a eu une génération entière qui a découvert Kavinsky sans le vouloir — en conduisant dans un jeu vidéo.

En 2008, Rockstar sort Grand Theft Auto IV. Dans les voitures de Liberty City, une station s’appelle Electro-Choc, animée par François K. Entre « Waters of Nazareth » de Justice et un titre de Boys Noize, il y a « Testarossa Autodrive » — dans sa version remixée par SebastiAn, son camarade d’Ed Banger. Des millions de joueurs ont roulé la nuit dans un New York fictif avec ce morceau dans les oreilles, sans forcément savoir qui le signait. Pour beaucoup, c’est là que le déclic s’est produit.
L’histoire ne s’arrête pas là, et c’est peut-être le plus troublant. En 2012, Rockstar annonce pour GTA V une nouvelle station entièrement dédiée à la synthwave : Nightride FM. L’animateur annoncé, c’était lui. La station n’est jamais sortie. Elle a disparu des versions finales sans explication. Des fans ont fini par la créer eux-mêmes, en ligne, six ans plus tard, sous le même nom.

« NIGHTCALL » ET LE MONDE ENTIER

Puis il y a eu 2011, et cette scène d’ouverture de Drive de Nicolas Winding Refn. Ryan Gosling au volant, Los Angeles la nuit, et cette voix vocodée : « I’m giving you a night call… ». En quelques minutes, un morceau sorti l’année précédente devient l’un des titres électroniques les plus identifiables de la décennie.

Il ne s’en est jamais vraiment remis, dans le bon sens du terme. « Nightcall » l’a suivi partout, jusqu’à cette soirée d’août 2024 où il l’a rejoué à la cérémonie de clôture des Jeux olympiques de Paris, aux côtés d’Angèle et de Phoenix, devant des centaines de millions de spectateurs. Un morceau écrit pour les autoroutes désertes, joué au Stade de France pour le monde entier.
Entre les deux, deux albums seulement : OutRun en 2013, Reborn en 2022. Peu de disques, beaucoup d’influence. Toute une génération de producteurs – Perturbator, Carpenter Brut, et bien au-delà s’est engouffrée dans la porte qu’il avait ouverte.

Kavinsky en veste teddy rouge et blanche au logo K, lunettes noires, adossé à un grillage

LES GREMLINS, LA HONDA CIVIC ET LE FOU DU LYCÉE

Pour comprendre Kavinsky, il faut remonter avant la musique. Avant les lunettes noires, il y a un gamin de Seine-Saint-Denis qui apprend le piano dans la MJC de son quartier, s’entraîne en autodidacte sur un mélodica, un synthé Casio et une boîte à rythmes 808, trois machines qui dessineront tout son son vingt ans plus tard. Élève moyen, il redouble, atterrit dans un lycée technique et en ressort avec un brevet de dessinateur-maquettiste. Il dessinait très bien. Ça se voit dans tout ce qu’il a produit ensuite.
C’est là qu’il rencontre Quentin Dupieux, futur Mr. Oizo. Un ami commun fait les présentations en lui disant qu’il va l’adorer : Vincent, à l’époque, c’est « le fou du lycée ». Dupieux vient le chercher à la pause en Honda Civic et les deux écument la banlieue nord. C’est lui qui mettra Vinco, comme l’appelaient ses amis, le pied à l’étrier électro.

Avant la musique, il y a donc eu le cinéma. Dès 2001, il joue dans Nonfilm, le premier moyen-métrage de Dupieux, aux côtés de Sébastien Tellier. Suivront Aaltra de Delépine et Kervern, Atomik Circus, Ultranova de Bouli Lanners, et surtout Steak en 2007, où il campe Dan, le chef de la bande des Chivers, face à Éric et Ramzy. Il apparaît aussi dans les clips de Cassius, de Benjamin Diamond, de Tellier. Toujours dans des rôles décalés, toujours avec cet humour pince-sans-rire qui était sa marque de fabrique.
Et puis il y avait la collection. Vincent était un fan absolu des années 80, les films, les VHS, les objets. Il ne s’en cachait pas, il en riait même. Interrogé sur ce qu’il avait fait de l’argent de son plus gros succès, il lâchait cette phrase qui le résume entièrement : « J’ai dépensé presque tout l’argent de Nightcall en Gremlins d’époque. »

Il n’y a pas de meilleure définition de l’homme. Un type qui atteint le sommet mondial avec un morceau, et qui investit tout dans des figurines de son enfance. Sans ironie, sans posture. Juste parce que c’était ça, sa vraie passion et qu’il en était fier.


CE QU’IL CACHAIT DANS SES MORCEAUX


Cette passion, elle ne restait pas dans ses étagères. Elle infusait ses disques, souvent sans que personne ne s’en aperçoive. Les bases de données de diggers ont fini par débusquer ce que Vincent glissait sous ses nappes de synthé, et la liste dit tout de lui.
Sur « Rampage », il sample le « Cell Theme » de Shunsuke Kikuchi – le compositeur japonais des bandes originales de Dragon Ball Z. Le thème d’un méchant de manga, transformé en banger électro. Il fallait le voir, et surtout il fallait y penser.


Sur « Blizzard », il va chercher Éric Charden et son titre « La guerre ». Oui, le Charden de Stone et Charden. Voilà un type capable de déterrer une pépite oubliée de la variété française et de la faire sonner comme une poursuite en Ferrari sur une autoroute californienne. Ailleurs, c’est l’italo-disco de Kano sur « Grand Canyon », le funk des Blackbyrds sur « Roadgame ».
C’était ça, Kavinsky : un dessinateur-maquettiste devenu collectionneur de sons, qui piochait avec la même gourmandise dans Dragon Ball et dans la variété des années 70, et qui recollait tout ça en un univers qui n’appartenait qu’à lui. Il en parlait toujours avec le même sourire en coin, comme un gosse qui montre sa trouvaille du grenier.

Kavinsky assis à la portière d'une Ferrari Testarossa rouge dans une lumière rouge et bleue


MEHDI, ZDAR, ET MAINTENANT LUI


En quarante-huit heures, les hommages ont recouvert les réseaux. The Weeknd, qui lui devait une partie de son esthétique. Jean-Michel Jarre. Sébastien Tellier, son ami. Mr. Oizo, qui l’avait dirigé au cinéma. La famille Ed Banger au complet. Jusqu’au président de la République, saluant une « fierté française pour toujours ».
Mais l’hommage qui compte, il se joue ailleurs. Il se joue ce soir, dans une voiture, sur une route de campagne, quand quelqu’un montera le son sur les premières notes de « Nightcall » et laissera défiler les phares.
Prenez soin de vous, la French Touch.

On aurait pu écrire un paragraphe facile sur la « malédiction » de cette génération. On ne le fera pas. Et pour une bonne raison : lui-même détestait cette idée.

Interrogé l’an dernier par Numéro sur la perte de DJ Mehdi et de Philippe Zdar, Vincent racontait avoir enregistré au studio Motorbass : « C’était beau d’enregistrer dans ces murs, car on a l’impression que Philippe Zdar est toujours présent. » Il ajoutait, à propos d’un média qui avait parlé de malédiction et de chats noirs autour d’Ed Banger, que ça ne leur avait pas plu du tout. « On peut en effet être tenté de se dire : qu’est-ce qu’on a fait ? Pourquoi est-ce que ça nous tombe dessus ? »

Alors non, pas de malédiction. Juste trois hommes d’une même bande, partis trop tôt et dans le désordre. Mehdi en 2011, à 34 ans. Zdar en 2019, à 52. Vincent cette semaine, à 50. Trois copains qui ont donné à la France une musique qu’elle a exportée partout, et qui ne verront pas la suite.

DJ Mehdi et Philippe Zdar

CE QUI RESTE

En quarante-huit heures, les hommages ont recouvert les réseaux. The Weeknd, qui lui devait une partie de son esthétique. Jean-Michel Jarre. Sébastien Tellier, son ami. Mr. Oizo, qui l’avait dirigé au cinéma. La famille Ed Banger au complet. Jusqu’au président de la République, saluant une « fierté française pour toujours ».

Mais l’hommage qui compte, il se joue ailleurs. Il se joue ce soir, dans une voiture, sur une route de campagne, quand quelqu’un montera le son sur les premières notes de « Nightcall » et laissera défiler les phares.

Prenez soin de vous, la French Touch.

Vincent Belorgey, 1975-2026. Toute l’équipe de TBTC adresse ses condoléances à sa famille, à ses proches et à ses amis.

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