Cut Killer.
Le 3 octobre, Cut Killer ouvrait la troisième saison des Soirées Pulse au HALL82, à Montauban. Avant son set, il a accepté de remonter le temps avec nous : DJ Mehdi, La Haine, New York, l’ordinateur, l’IA, et un deuxième livre. On l’a capté.
Cut Killer et DJ Mehdi : « moi, j’ai fait la passe »
La question portait sur le documentaire qui a fait redécouvrir DJ Mehdi à toute une génération. La réponse est partie ailleurs, plus loin, vers le début : « Mehdi, c’est la famille. »
Le récit de Cut Killer commence avant la Mafia K’1 Fry. Manu Key, l’aîné et le manager d’Ideal J, cherche des productions pour ses jeunes rappeurs. Il appelle Cut Killer, qui n’a pas le temps. Au même moment, dans un magasin de disques, il croise un gamin fan, un sampleur dans les mains et l’envie d’avancer. Il le recommande. La suite, ce sont Ideal J, le 113, et les liens que Cut Killer qualifie de « sacrés » avec la Mafia K’1 Fry. Lui et son équipe ont suivi Mehdi depuis le début. Le gamin passait son temps au studio à demander comment on fait, comment on avance.
C’est le premier extrait de notre série avec lui.
La suite est connue. Mehdi produit seul le premier album d’Ideal J, « O’riginal MC’s sur une mission » (1996), puis devient le producteur attitré du 113. En 2006, il sort « Lucky Boy » chez Ed Banger. Il meurt le 13 septembre 2011, à 34 ans.
C’est aussi pour ça que Mehdi a sa place sur TBTC : il est passé du rap du Val-de-Marne au label de Pedro Winter sans jamais choisir entre les deux. Le hip-hop et la French Touch n’ont jamais été deux pays séparés. Cut Killer, dans cette histoire, a fait la passe.
Sur « DJ Mehdi : Made in France », la série de Thibaut de Longeville diffusée par Arte en 2024, il ne cache pas qu’il aurait aimé y figurer. Mais il ajoute aussitôt qu’il n’est « pas là pour faire un procès ». Il trouve la série extraordinaire, la manière dont elle est construite impressionnante. Il manque des chapitres, dit-il. Et avec un sourire : on va peut-être en ajouter.
La Haine, la scène qui n’aurait pas dû avoir de musique
Trente ans après, on la revoit tout le temps : Cut Killer à sa fenêtre, platines tournées vers la cité, qui fait résonner « Sound of da Police » de KRS-One, retaillé en « assassin de la police », puis Édith Piaf. La scène DJ la plus célèbre du cinéma français.
Ce que personne ne sait, c’est qu’elle ne devait pas être musicale. Mathieu Kassovitz lui avait demandé une scène sans disques. Au moment du tournage, Cut Killer décide qu’un DJ ne peut pas rester les bras croisés. Le passage juste avant venait d’un skit d’un EP d’Assassin, et il a fallu trouver le reste à la dernière minute. Son seul regret : ne pas avoir eu le temps de la travailler. « Là, c’était vraiment freestyle. »
La Haine est devenue un spectacle en 2025. Cut Killer y a été consultant au départ, avant de suivre le projet de plus loin. Son verdict, dans notre jeu de fin, ne laisse pas de doute : « ça kill ».
2002 : l’ordinateur, les haters, puis l’IA
En 2002, il arrive en soirée avec un ordinateur. Il se dit « pratiquement le premier » en hip-hop à le faire, et il s’est fait « défoncer » par les puristes. Sa réponse n’a pas changé : la base de données est dans l’ordi, le vinyle reste sur les platines, et c’est le mix qui prime. Quatre ans plus tard, tout le monde y était passé. Et son dos l’en remercie encore.
Il applique la même logique à l’IA, et il demande qu’on arrête de lui en parler comme d’une menace. La technologie est là, vouloir l’annihiler ne sert à rien. Tu l’utilises, tant mieux ; tu ne l’utilises pas, tant mieux aussi. Sa génération a grandi avec la créativité, celle-ci a une facilité de créativité. Il ne crachera pas dessus.
Il cite aussi les Invisibl Skratch Piklz et Q-Bert comme ceux qui ont révolutionné le scratch, puis les stems, qui permettent aujourd’hui d’isoler une batterie ou d’enlever une voix en plein set. Pour lui, l’évolution est « mortelle ».
New York, dix ans de retard et le pari du rap français
Les premières tapes de Cut Killer circulent dès 1993. Ce n’était pas du hasard, insiste-t-il : à New York, avec son crew, il découvre les mixtapes, mais surtout un modèle économique, et un constat. La France a dix ans de retard. Il reproduit ce qu’il a vu, et il sait dès le départ qu’il faut y mettre du rap français.
Il garde aussi des morceaux jamais sortis, notamment de ses sessions avec IAM. C’est la règle du métier depuis les années 90, explique-t-il : on fait cinquante titres, on en garde dix ou quinze pour un album, et une trentaine traînent dans les disques durs.
Sur la nouvelle génération, il refuse le « c’était mieux avant ». Mieux pour qui ? Un gamin de 13 ans ne connaît pas le rap d’avant, et c’est aux parents, aux cousins, de transmettre. Il aime les jeunes qui reprennent les codes old school. Et il suit, amusé, le retour du clash entre Sinik et Booba, relancé en septembre avec « Carton Rouge » : il attend la réponse de Booba en morceau.
Jamie Foxx, Puff Daddy et les Bains Douches
Le « name dropping » ne l’intéresse pas, prévient-il, avant de raconter deux soirées. À Los Angeles, un set après un match des Lakers contre les Spurs de Tony Parker, où Jamie Foxx est resté à ses côtés pendant dix minutes dès qu’il a passé des classiques des années 80-90. Et à Paris, une soirée pour l’anniversaire de Puff Daddy, organisée aux Bains Douchesavec David et Cathy Guetta, tout en vinyle, devant un parterre de stars. Son mot : « chanmé ».
« Ça cut ou ça kill »
Pour finir, on lui a proposé notre jeu : on lui balance un sujet, il répond « ça cut » ou « ça kill ». TikTok ? Plutôt « ça kill » : il l’a vu passer par sa fille, et la plateforme a fait découvrir aux gamins des sons des années 60 à 90, en vingt secondes. La voix trafiquée ? Les deux à la fois, et pour lui tout commence avec Roger Troutman et Zapp. Le rap d’aujourd’hui ? Les deux, parce qu’il y a de bonnes choses, et que chaque génération a sa manière de voir : « c’était mieux avant pour nous, c’est mieux maintenant pour eux ».
Ce qui vient
Un deuxième livre est prévu pour 2027. Après « Mixtape 2.0 » (Robert Laffont, 2022, avec Julien Civange), il racontera comment le hip-hop a influencé les mœurs, le cinéma, la mode et la politique. Il écrit aussi des scénarios et a des films en production. Avant d’être DJ, son rêve d’enfant était de devenir réalisateur. On le reverra d’abord sur les plateformes, puis au cinéma, « on verra bien ».
Le projet de Maison du hip-hop avance, lui, plus lentement. La transmission fait partie de son ADN, l’argent existe, mais « la politique, c’est compliqué ». Ça prend du temps, mais ça avance.
Et le nom ? À la base, c’était DJ Cut Killer, puis le DJ est tombé, mais les deux circulent toujours. Il y a déjà une stratégie pour la suite, dit-il. En attendant, il garde les deux.
De notre côté, il reste de l’interview. Un nouvel extrait tous les quinze jours, sur le compte et ici.
Interview réalisée au HALL82, à Montauban, le 3 octobre 2026, avant le set de Cut Killer pour l’ouverture des Soirées Pulse. Merci à son équipe et à celle du HALL82. Les propos ont été resserrés à l’écrit.
Les mixtapes de Cut Killer sont disponibles sur les plateformes. « Mixtape 2.0 » est paru chez Robert Laffont.

