Agoria, fondateur de Sapiens Records. Photo : Antonioli
Le 11 septembre, Sapiens Records sort sa 102e référence : un remix de « Scala » par le Brésilien Vintage Culture. L’occasion de revenir sur dix ans d’un label que son fondateur décrit comme un cabinet d’analyse plutôt que comme un catalogue. On l’a capté.
Il y a des labels qui signent des disques. Et il y a Sapiens.
Quand on a capté Agoria après son set pour Pulse, on lui a posé la question la plus banale du métier : pourquoi monter un label quand on est déjà un artiste installé ? Sa réponse ne ressemblait à aucune de celles qu’on avait entendues jusque-là.
« Un label, c’est une psychanalyse. »
Ce qu’il explique dans cet extrait, c’est que Sapiens ne lui sert pas à publier de la musique. Ça lui sert à comprendre ce qui l’attire dans la musique. Il ne signe pas seulement des morceaux qu’il aime : il signe des morceaux qu’il aurait aimé composer lui-même. Le catalogue devient un miroir. Dix ans plus tard, il peut le relire comme on relit ses propres carnets.
C’est une définition inhabituelle, et elle explique beaucoup de choses sur la forme qu’a prise le label.
Un label sans limites, au sens propre
Sapiens est fondé à Paris en 2016 par Sébastien Devaud, Agoria à la ville comme à la scène. La présentation officielle du label tient en une phrase : un label sans limites, un collectif de créatifs, qui publie aussi bien des musiciens que des plasticiens, des réalisateurs, des sound designers ou des conférenciers.
Sur le papier, ça sonne comme un manifeste creux. Dans les faits, ça donne un catalogue où cohabitent des sorties club, des collaborations avec des pianistes, des courts-métrages et des projets visuels. Et si Agoria a un morceau de dancefloor pur à sortir, il l’envoie ailleurs , il l’a dit lui-même : pour un bon titre club, il appelle Dixon chez Innervisions ou Maceo Plex chez Ellum. Sapiens n’est pas là pour ça.
Ce n’était d’ailleurs pas son premier label. Il avait déjà cofondé InFiné avant de le quitter, cinq ans avant de lancer Sapiens. Entre les deux, il y a une leçon apprise.

Trois sorties pour un anniversaire
Le label fête ses dix ans, et il a choisi de le faire en trois temps.
Sapiens 100 « We Were Little ». Pour sa centième référence, le label ne sort pas un best-of mais une collaboration : Agoria avec le pianiste Rami Khalifé et les chanteurs Noemi et Blasé. Fidèle à la logique maison, on célèbre par une rencontre plutôt que par un bilan.
Sapiens 101 la compilation « Sapiens Players ». Douze titres, qui mélangent des producteurs installés et des nouveaux venus : DeLaurentis, Mooglie, WAHM, Kiko, Olivier Giacomotto, Several Definitions, Greg Cerrone.
Sapiens 102 « Scala » (Vintage Culture Remix), le 11 septembre. Là, le geste est différent. Agoria confie l’un de ses morceaux les plus identifiés, sorti sur Innervisions, le label berlinois d’Âme et Dixon, au producteur brésilien Vintage Culture, l’une des plus grosses signatures house de la planète. La version est deep et progressive : une basse chaude, des nappes qui montent, un break qui efface tout, et le motif de piano original qui revient au premier plan.
Selon le label, c’est la première d’une série de réinterprétations à venir sur Sapiens. Autrement dit : après dix ans passés à collectionner ce qu’il aurait voulu écrire, Agoria commence à laisser les autres réécrire ce qu’il a écrit.
Et une résidence au-dessus de Paris
Mais le geste le plus parlant de cette année anniversaire n’est pas un disque.
Cet été, Sapiens a investi le premier étage de la tour Eiffel. Chaque jeudi du 30 juillet au 27 août, de 19h à 23h, puis le 3 septembre pour la dernière, la terrasse s’est transformée en dancefloor à ciel ouvert au coucher du soleil. Ça s’appelait Sapiens Tower, et la programmation était confiée aux artistes du label, Floyd Lavine, Lannka, Agoria lui-même.
Le détail qui compte : l’accès était compris dans le billet de visite classique, sans supplément. Pas de liste, pas de prévente, pas de trente euros à l’entrée. Des touristes montés voir Paris d’en haut sont tombés sur un set de house au coucher du soleil, sans l’avoir cherché.
Agoria l’a résumé à sa façon : certaines résidences vous emmènent à l’autre bout du monde, la sienne était chez lui, au-dessus de Paris.
Et ce n’est pas un coup isolé. Il avait déjà exposé ses œuvres génératives au musée d’Orsay. Le musée, puis la tour Eiffel. Ce type déplace systématiquement la culture club vers des endroits qui ne l’attendent pas — et c’est peut-être ça, la vraie signature des dix ans de Sapiens. Un label qui ne cherche pas le club, mais le lieu où sa musique n’aurait rien à faire.
Celui qui a composé la BO de Go Fast
On a tendance à l’oublier, parce que le mot « DJ » colle à la peau : Agoria est aussi compositeur de musique de film. La bande originale de Go Fast figure au même rang que ses albums dans sa discographie, aux côtés de Blossom, The Green Armchair, Impermanence, Drift et Unshadow.
Dans ce deuxième extrait, il revient sur ses collaborations avec le cinéma, sur Detroit et ses premières influences, et sur le meilleur concert de sa vie, la réponse n’est pas celle qu’on attend.
Le fil est le même que celui du label. Un type qui a découvert la techno adolescent en voyant jouer Jeff Mills, qui mixait en club à dix-sept ans, qui a cofondé les Nuits Sonores à Lyon, qui compose pour le cinéma, qui expose à Orsay et qui fait danser la tour Eiffel. Sapiens n’est pas une diversification. C’est le seul endroit où tout ça tient ensemble.
Ce qui vient
De notre côté, il reste de l’interview. On y parle d’IA, de festivals, de ses prochaines collaborations, et de son choix pour la saison suivante de Pulse.
« Scala » (Vintage Culture Remix) sort le 11 septembre sur Sapiens Records.
Interview réalisée par TBTC après le set d’Agoria pour Pulse. Merci à l’équipe Pulse.
